Tant que l’ensemble des responsabilités historiques — de l’Espagne et de la France jusqu’au rôle de l’État marocain — ne sera pas reconnu, tout appel à la justice pour le Rif restera incomplet et manquera de crédibilité.
Les appels récents visant à tenir l’Espagne responsable des attaques au gaz dans le Rif sont justifiés — mais ils ne sont pas suffisants. Ils sont sélectifs. Et l’indignation sélective n’est pas la justice.
Soyons clairs : l’Espagne s’est rendue coupable de l’un des crimes de guerre les plus graves de l’histoire moderne de l’Afrique du Nord. Dans les années 1920, le Rif a été bombardé de manière systématique avec du gaz moutarde et d’autres agents chimiques. Des villages, des terres agricoles et des civils ont été ciblés. Ce n’était pas un excès. C’était une politique.
Les recherches de l’historien allemand Rudibert Kunz démontrent clairement que cette guerre chimique était délibérée, organisée et prolongée. Son objectif était clair : détruire la République du Rif dirigée par Abdelkrim El Khattabi.
Mais quiconque parle de justice tout en gardant le silence sur la France ne dit pas toute la vérité.
La France n’était pas spectatrice — elle était un acteur actif.

Sous la direction d’Hubert Lyautey, architecte du protectorat français, la guerre du Rif est devenue une guerre internationale contre la République du Rif. Lorsque le conflit s’est étendu à la zone française, la France a mobilisé des forces massives et a coopéré étroitement avec l’Espagne pour écraser la résistance. De plus, l’utilisation des armes chimiques s’inscrit dans une logique coloniale plus large dans laquelle la France a également joué un rôle idéologique et stratégique.
Et pourtant, la France est aujourd’hui rarement mentionnée.
Pourquoi ?
Pourquoi un responsable est-il dénoncé avec force, tandis qu’un autre reste dans l’ombre ?
Et pourquoi le rôle de l’État marocain est-il systématiquement ignoré ?
Durant cette guerre, la violence a été menée au nom du sultan Moulay Youssef ben Hassan. Son autorité a été utilisée pour légitimer une guerre coloniale contre la République du Rif — une république qui luttait pour l’autodétermination. Le pouvoir marocain de l’époque ne s’est pas rangé du côté du Rif.
Cette approche sélective se retrouve encore aujourd’hui.
M. Rachid Raha mène depuis des années, à travers l’Assemblée Mondiale Amazighe (AMA), des campagnes visant à tenir l’Espagne responsable de l’utilisation des armes chimiques dans le Rif. Par le passé, il s’est également adressé directement à la monarchie espagnole.
Selon des informations récentes, il aurait de nouveau, en 2026, adressé un appel au roi d’Espagne pour demander la reconnaissance de ces crimes. Cela soulève néanmoins des questions fondamentales. M. Raha, lui-même d’origine rifaine, sait que la France et l’État marocain font également partie de cette histoire. Pourtant, l’AMA semble se concentrer exclusivement sur l’Espagne, tandis que toute critique publique de la France et du Maroc reste absente.

Cette approche sélective mérite une attention critique.
Car désigner un seul responsable dans une histoire impliquant plusieurs acteurs n’est pas rendre justice — c’est construire un récit partiel et politiquement sélectif.
Et l’histoire ne s’arrête pas là.
Après l’indépendance du Maroc, le Rif a de nouveau été confronté à la violence. En 1958–1959, la région a été durement réprimée par le régime de Hassan II. Pour le Rif, rien n’a fondamentalement changé : seules les formes du pouvoir ont évolué.
L’oppression a perduré.
Il est donc inacceptable que la lutte pour la justice soit aujourd’hui réduite à une « question marocaine ».
Le Rif n’est pas un instrument.
Le Rif n’est pas une extension d’un État.
Le Rif parle pour lui-même.
Ceux qui veulent réellement la justice doivent avoir le courage de nommer tous les responsables :
L’Espagne.
La France.
Et le rôle de l’État marocain.
Tout le reste n’est pas une lutte pour la justice — mais un choix du silence.
La véritable justice pour le Rif ne peut pas reposer sur des demi-vérités. Tant que seule l’Espagne est mise en cause, tandis que la France et l’État marocain sont évités, tout appel à la responsabilité reste sélectif et manque de crédibilité.











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